Les mutations de l’architecture religieuse romane en Aquitaine au temps de la réforme grégorienne (fin XIe - début XIIe siècle)

L’art roman constitue un des principaux atouts patrimoniaux et touristiques du Sud-Ouest aquitain. Ce territoire s’inscrivait aux XIe et XIIe siècles dans le vaste duché d’Aquitaine, placé sous la houlette des comtes de Poitiers, puis des Plantagenêt après le mariage d’Aliénor d’Aquitaine avec Henri II en 1152. Certes, l’ancien duché de Gascogne ne fut réellement incorporé à cette entité politique qu’en 1063, mais l’organisation des diocèses héritée de l’Antiquité tardive liait déjà fortement ces territoires, puisque l’autorité métropolitaine des archevêques de Bordeaux s’étendait jusqu’au diocèse de Poitiers, et c’est au concile de Bordeaux de 1080 que le légat pontifical Amat d’Oloron imposa les principes de la réforme grégorienne, qui émancipaient le clergé de l’emprise des laïcs et accordaient un pouvoir sans précédent aux évêques.

Si le Poitou a connu dès le milieu du XIe siècle le développement précoce d’un art monumental spécifiquement roman, les régions plus méridionales semblent ne s’y être ouvertes que plus tardivement, à l’occasion, justement, des changements historiques évoqués plus haut. Les monuments majeurs du Périgord, des pays de la Charente, du Bordelais, du Bazadais, de l’Agenais ou de la Gascogne qui sont conservés aujourd’hui appartiennent plutôt à une période tardive du XIe siècle ou, plus majoritairement, au XIIe siècle. Ces églises répondent généralement aux standards d’un art roman déjà à sa maturité : l’appareil de pierre de taille y domine, le voûtement y est systématique, l’abondance du décor sculpté y est notable. Si ces monuments font l’objet de nombreuses études depuis le XIXe siècle, il est encore difficile de percevoir le processus de création qui est à l’origine de cette profusion monumentale et l’on saisit assez mal, en l’absence d’une chronologie clairement établie, les nuances que peuvent exprimer les œuvres léguées par plusieurs générations de bâtisseurs avant ou même pendant que s’ouvraient les grands chantiers qui, dans la région ou dans les territoires proches, allaient constituer des pôles d’innovation et d’influence durables.

La question, en somme, est de savoir comment furent élaborées les formes romanes de notre région et donc de mieux en comprendre l’originalité. Sont-elles simplement redevables à l’assimilation d’apports exogènes (languedociens, poitevins, charentais, voire plus lointains) ou ont-elles bénéficié d’un processus plus complexe d’invention et d’adaptation ? Et, le cas échéant, de quelle manière peut-on identifier l’héritage d’éventuelles formes endogènes dans la production romane de l’âge de la maturité ?

Objectifs du projet

L’objectif principal du projet est d’élaborer un protocole méthodologique visant à l’amélioration de nos connaissances sur la genèse et la mise en place des formes romanes dans la partie méridionale de l’ancien duché d’Aquitaine, c’est-à-dire l’Aquitaine actuelle, à laquelle viennent s’ajouter en périphérie les pays de la Charente, au nord, ainsi que le prolongement du territoire de la Gascogne historique vers le sud-est (Gers, Hautes-Pyrénées). Il implique de compléter et de formaliser au préalable l’inventaire, déjà initié sur une grande partie du territoire par des recherches antérieures, des édifices pouvant être attribués à un large XIe siècle, et d’appréhender les diverses formes de la tradition à partir de laquelle l’architecture a évolué vers un style roman plus affirmé. Il suppose également d’élaborer une méthode d’étude à grande échelle, reposant sur le traitement de séries importantes d’édifices ou de fragments architecturaux afin de révéler des changements ou des caractères propres à la phase de mutation que nous supposons être concentrée au tournant des XIe et XIIe siècles. Derrière cet objectif, il y a plusieurs questions : celle du processus de transformation et d’adaptation des édifices sous l’impulsion de nouvelles orientations liturgiques ou idéologiques, celle de l’introduction de modèles forgés dans d’autres territoires et de leur combinaison avec d’éventuelles formes locales originales, et celle, enfin, de la réception des œuvres architecturales par leurs commanditaires au cours de cette phase de mutation.

Afin de rendre plus efficace cette étude, et devant la pénurie de sources directes permettant d’établir des chronologies plus fines, il est indispensable d’expérimenter la combinaison de plusieurs démarches afin de mieux éclairer les processus de transformation ou reconstruction. Aussi le projet comporte-t-il une véritable dimension d’expérimentation méthodologique concentrée sur un échantillonnage d’édifices significatifs. Elle associera l’analyse stylistique traditionnelle à une étude du bâti reposant sur des relevés archéologiques et à des prélèvements de mortiers qui seront soumis à une analyse archéométrique.

Enfin, la documentation d’un grand nombre de monuments à travers le Centre Léo-Drouyn, Centre de documentation rattaché à l’IRAMAT-CRP2A et hébergé par la commue de Bouliac, représente un objectif complémentaire permettant d’assurer la pérennité des recherches.

Intérêt du projet

La compréhension de l’architecture romane passe par celle des processus de création qui l’ont engendrée, et donc par la recherche de ses origines. Elle repose également sur une analyse des héritages, des influences, de l’évolution des techniques constructives, de l’économie des chantiers et des motivations qui ont pu donner son impulsion à ce mouvement. L’intérêt de ce projet est d’instaurer une démarche à grande échelle, sur un vaste territoire, en prenant en compte un important corpus d’édifices souvent négligés du fait de leur modestie ou de leur manque de décor, et de chercher à situer dans le temps et dans l’espace artistique, les grandes tendances dont ils peuvent témoigner. Ce programme a pour vocation de faire sortir de l’ombre et de documenter de façon complète une part importante de l’héritage architectural de notre région, témoin de l’élan constructif du XIe siècle et des mutations subies par les formes traditionnelles à partir d’une période que nous situons, de façon encore hypothétique, dans le troisième quart du XIe siècle. Il sera en particulier l’occasion d’intégrer au champ de recherche la Dordogne et le Lot-et-Garonne, territoires peu exploités jusque-là de ce point de vue. Il permettra d’affiner notre regard et de déceler les phénomènes de rupture et de permanence, grâce à l’exploitation de ce large corpus menée parallèlement à l’examen approfondi de quelques monuments représentatifs. Ceux-ci feront l’objet d’un travail monographique s’appuyant sur une analyse archéologique du bâti et une approche archéométrique dans le cadre d’un travail de doctorat d’histoire de l’art médiéval.

En particulier, il s’agira de vérifier certaines hypothèses émises de façon implicite ou explicite dans des études antérieures. Notamment, les prélèvements d’échantillons de mortier par carottage et leur caractérisation devraient permettre de constater si certaines formes de maçonneries associant des matériaux différents (moellons et pierres de taille) résultent de reprises ou si elles appartiennent à une même séquence chronologique, et donc à un langage esthétique particulier, que nous soupçonnons sans en avoir de preuve déterminante. En outre, la découverte d’éventuels fragments de charbons de bois pourrait apporter une opportunité supplémentaire de datation par carbone 14. Cette démarche sera favorisée par une concertation déjà établie avec les services de l’État, en saisissant les occasions de chantiers de restauration pouvant offrir des facilités de prélèvement.

Le projet nous aiderait à franchir une étape épistémologique importante dans l’étude de ces monuments dits "archaïques" et de la formation du langage architectural roman en Aquitaine. Plus largement, si l’aspect méthodologique se révèle pertinent, nous pourrons l’appliquer ultérieurement à d’autres études monographiques, d’une part, et d’autre part il pourra apporter une contribution importante bien au-delà du champ strictement régional dans l’étude pluridisciplinaire de la dynamique de création architecturale au sein de la civilisation romane.


Coordinateur du projet : Gensbeitel, Christian.

Projet financé par la Région Aquitaine.

Publié le 1er septembre 2010 , mis à jour le 19 février 2024.